La petite histoire de Saint-Martial

La commune est le lieu de résidence « aristocratique » de la petite bourgeoisie jonzacaise.

Dans les années 1750, le maître absolu était le procureur, fonction qu’occupait le juge sénéchal Jean François LANDREAU sieur de la Cheminaderie.

Le juge sénéchal LANDREAU avait un fils et trois filles. Le juge était également tuteur de la nièce de son épouse Marie-Marguerite COLLET, riche orpheline. Pierre-Louis-Joseph, fils du juge sénéchal, était avocat et portait les espoirs familiaux. Il épousa en 1760 Marie-Marguerie COLLET.

Marianne, une des filles du juge sénéchal avait épousé François FLORNOY, un veuf originaire de la région parisienne, intendant des Comtes de Jonzac.

En 1766 Jacques-Alexis MESSIN, un jeune vicaire âgé de 28 ans, arriva à Jonzac pour seconder dans son sacerdoce Étienne Lassalle, le vieux Prieur de l’église. Messin, fin et rusé, gagna rapidement la confiance de la communauté catholique et particulièrement celle des familles les plus en vue de la ville : la famille du Juge Sénéchal, Landreau de la Cheminaderie, et de son gendre François Flornoy.

Le jeune prêtre était sans doute bel homme, intelligent et cultivé et surtout excellent orateur. Il prit pension chez François Flornoy.

Messin, personnage trouble, adopta rapidement une attitude scandaleuse en séduisant Marie-Marguerite Collet, nièce et belle-fille de Landreau de la Cheminaderie.

Ce fut un scandale immense ! On éloigna le coupable. L’infortuné mari trompé, fils du juge sénéchal, mourut de chagrin à Paris en 1771.

Bien conseillée, Marie-Marguerite, n’eut aucun mal à prouver que son tuteur et beau-père (le juge sénéchal) l’avait spoliée. Lors du mariage de son fils, le Sénéchal Landreau lui avait donné l’important domaine de la Cheminaderie. Au décès de son mari, Marie-Marguerite demanda son dû et, sur les conseils de Messin, elle réclama à son beau-père la somme de 7000 livres. De plus, toujours sur les recommandations de l’ex-vicaire, elle donna à celui-ci l’usufruit de tous ses biens, estimés à une valeur de 31 000 livres. Par cette donation surprenante, Messin devenait le plus gros propriétaire de Jonzac. Cette disposition ne fit qu’accentuer la division et la haine au sein des deux familles, d’autant plus que Messin poussa l’outrecuidance jusqu’à emménager à La Cheminaderie, dans la propriété de sa maîtresse, héritée de son défunt mari.


Dans la population locale, l’image de Messin, d’abord ternie, devint détestable, l’homme était l’opprobre de l’Église.

Arrivé en 1777 à Jonzac, le nouveau Prieur, Simon-Pierre de Ribeyreys, avec l’accord de la hiérarchie catholique, s’empressa d’écarter le vicaire. Ce dernier dut démissionner de ses fonctions la même année. Dès lors Messin voua au Prieur une haine implacable. Il réussit cependant à se faire désigner curé de la petite paroisse de Saint-Martial de Vitaterne vers 1780.

Tous ces événements eurent des conséquences dans la vie de Messin. L’homme, haï par la population, subit fréquemment des vols dans la propriété de La Cheminaderie : bois, herbes, foins disparaissaient régulièrement. Les voisins étaient visés et des insultes étaient constamment échangées avec l’occupant du Domaine. Ce dernier n’hésitait pas à engager des procès contre ses opposants et, comme les frais de justice devenaient insupportables pour ses adversaires, ils n’avaient pas d’autre solution que de s’endetter pour stopper toutes les poursuites dont ils étaient les victimes.

Cette conduite scandaleuse préparait Messin aux événements malheureux auxquels il allait participer en mettant le pays à feu et à sang. Intelligent, calculateur, éloquent, lecteur averti des troubles se déroulant dans la capitale, l’homme, avide de pouvoir, ne pouvait qu’être sensible aux idées subversives conduisant le pays jusqu’à la Révolution.

Simon-Pierre de Ribeyreys remplaçant du vieux prieur Etienne Lassale, était reconnu pour être un saint homme, honnête et dévoué. Son sacerdoce était entièrement destiné à soutenir la population et à secourir la misère des plus démunis. Très apprécié par les paroissiens jonzacais, il engagea toutes ses ressources personnelles au service de l’Église. Ainsi, à son arrivée à Jonzac, la paroisse ne disposant plus de presbytère en état pour accueillir un nouveau Prieur, il décida de payer avec ses propres deniers la construction d’un nouveau bâtiment. Il s’agissait d’un logement simple, construit à l’emplacement du presbytère actuel.
Simon-Pierre de Ribeyreys mena une vie séculière digne d’un prêtre de son époque, mais par obligation, il dut plus tard prêter serment à la constitution civile du clergé. Opposé à l’ex-vicaire Messin qui bafouait les principes de l’Église, le nouveau Prieur se heurta bientôt à la fougue et à la vindicte de son adversaire. Dès les premiers événements liés à la Révolution, les deux hommes se retrouvèrent dans des camps opposés : de Ribeyreys était un modéré, plutôt « girondin » alors que Messin était gagné par les idées révolutionnaires les plus subversives.

En 1789, des nouvelles alarmantes proviennent de la capitale : la Bastille, symbole du pouvoir arbitraire était tombée sous l’assaut du peuple et surtout la grande peur, née à Paris, s’emparait de la région. Elle était provoquée par des informations contradictoires sur une invasion imminente de la région par des soulèvements protestataires.
Messin profita de l’extrême confusion qui régnait dans la région de Jonzac pour former un « Comité Permanent », dont il devint rapidement le “leader” et il constitua la « défense » de Jonzac en créant une garde nationale de quatre compagnies de soixante-quinze hommes.

Les réunions publiques du Comité se tenaient dans la cour du château de Jonzac. Messin entendait y mener les débats bien qu’il ne fût pas domicilié sur place. Il parvint à chasser le juge sénéchal Pierre Pelette de la Pouyade. Instigateur du renouvellement révolutionnaire, Messin provoqua le scandale et l’opprobre dans la population locale. Ainsi dès le mois d’août 1789, il se fit expulser des assemblées de citoyens, en raison de ses prises de position alarmantes sur les événements.
Il constitua alors une Société populaire ; ses talents oratoires – reconnus – l’amenèrent à prendre rapidement l’ascendant sur le groupe. Il s’associa avec
Benoit, un comparse de très mauvaise réputation, demeurant à Saint-Maurice de Tavernole, et avec Louis-Robert Genty de Boisgiraud, un étranger à la Saintonge. Ensemble, ces révolutionnaires incitaient à la haine et à la division, en prônant la violence. La tribune de la société était utilisée pour dénoncer, calomnier et tenir des propos scandaleux à l’égard des habitants ne partageant pas leurs idées.
La tyrannie de l’ambitieux Messin s’accrut encore après le vote de la constitution civile du clergé par l’Assemblée. Par cette loi, les prêtres devenaient des fonctionnaires de l’État et devaient prêter serment de fidélité à la Nation, à la Loi, au Roi et ils s’engageaient à défendre la Constitution, décrétée par l’Assemblée Nationale et acceptée par le Roi. Les évêques n’étaient plus institués par le Pape, mais désignés par le plus ancien évêque de l’arrondissement. La plupart des évêques et des prêtres refusèrent ce diktat et un grand nombre émigrèrent en Espagne.

L’habitant de la Cheminaderie profita de ces nouvelles dispositions. Il prêta serment, se fit désigner curé constitutionnel de Réaux, Meux et St-Martial de Vitaterne. Ensuite il épousa Marie-Margueritte Collet en l’an II de la République.

Avec la révolution, les juges devaient être élus par les citoyens actifs. Il en fallait un pour le canton et un pour la ville de Jonzac. C’est André-François FLORNOY qui l’emporta contre Messin, fou de rage.


Au fil du temps, les sermons de Messin devinrent des discours révolutionnaires et, avec ses amis, il ne se priva pas de dépeindre Jonzac comme « un repaire d’aristocrates prêt à se transformer en une seconde Vendée ». Avec l’arrivée de la terreur, il redoubla ses menaces et ses dénonciations. Bientôt vinrent les premières arrestations réjouissant le tyran que les citoyens jonzacais ne tardèrent pas à qualifier de « petit Robespierre ». Détesté, en 1791 Messin échappa de peu à la mort.

Cette situation inquiétait le camp adverse, auquel appartenait le Prieur, Simon-Pierre de Ribeyreys, devenu progressivement le véritable rival de l’ancien vicaire. Simon-Pierre de Ribeyreys était très apprécié de la population, mais aussi du clergé. Dès 1789, ses confrères l’avaient choisi pour les représenter à l’Assemblée à Saintes. Pour contrebalancer l’action de Messin, il avait créé « le Club de la vraie liberté », qui se voulait être une « société des amis de l’ordre », destinée à modérer l’action des révolutionnaires. Pourtant, de 1790 à 1792, il eut de grandes difficultés à contenir le zèle de ses adversaires. Il s’opposa à Messin pour le rôle dévolu à la première municipalité élue à Jonzac et dominée par ce dernier. Pour neutraliser l’action de son ancien vicaire, il remplaça, dans son service pastoral, le curé de Saint-Germain enfui en Espagne après le vote de la Constitution civile du clergé. Lui-même alla jusqu’à prêter serment à la même Constitution, pour montrer qu’il n’était pas opposé à l’ordre nouveau.

Messin était qualifié de « Marat de Jonzac » ce qui ne lui déplaisait pas. Avec ses amis il s’efforça de déconsidérer le prieur en attaquant son honneur. Il dénonça au Procureur ses ennemis dont les Flornoy et le Prieur Simon-Pierre de Ribeyreys. Le Procureur donna tort à Messin.

Louis FLORNOY fut élu maire de Jonzac. Messin enrageait assurant qu’ils auraient bien raison des gens de Jonzac.

Persuadé qu’il n’obtiendrait rien tout seul, Messin monta à Paris où, cachant sa qualité de prêtre, il prit la parole à la Convention et se fit des amis partageant ses opinions. Messin n’était plus isolé.

Le prieur Simon-Pierre de Ribeyreys qui avait le tort de continuer son ministère et de tenir encore les registres paroissiaux, fut arrêté, innocenté puis encore incarcéré.

En 1793 une municipalité conforme aux vœux de Messin se mit en place avec le maire Louis Pelletan. L’ex-vicaire avait gagné ; tout Jonzac tremblait en prononçant son nom.

De décembre 1793 à août 1794 la dictature des terroristes fit sa loi avec des chantages, des arrestations. Des procès furent expédiés en janvier 1794 au cours desquelles le Prieur Ribeyreys fut condamné et de suite exécuté avec quatre autres paroissiens. Le malheureux prêtre mourut sur l’échafaud, après avoir accompli son devoir de patriote. Ses biens furent confisqués, ses meubles vendus et le presbytère devint un bien municipal durant une période.

Cependant pour Messin, les temps allaient changer ; quelques jours seulement après les exécutions, soit le 14 Janvier 1794, il essuya les effets néfastes de son emportement révolutionnaire, de ses prises de position iniques et surtout de la haine grandissante d’une partie de la population à son égard, le jugeant coupable d’avoir fait guillotiner le prieur et des paroissiens. Au cours d’une nouvelle assemblée, réunie dans l’ancienne chapelle des Carmes en présence de Leriget, agent national du district de Saintes, Messin fut mis en minorité par les modérés jonzacais l’accusant d’avoir fait emprisonner l’ancien Maire, Louis Flornoy, en s’appuyant sur un arrêté pris par les Jacobins de Paris qui « excluaient de leurs rangs tous les anciens prêtres et les ex-nobles ». Un vote eut lieu et à la question de « Messin est-il suspect ? Est-il un sujet de trouble à Jonzac ? », la sanction fut sans appel : 67 personnes répondirent “oui” contre 12 qui répondirent négativement.

Le vent tournait ; Messin fut à son tour arrêté et conduit à la prison de Pons, avant d’être traduit devant le tribunal de Rochefort. Celui qui se vantait « de chasser la superstition et combattre l’aristocratie » était devenu le curé intrus, qui dut se défendre avec son éloquence habituelle. Ses paroles traduisaient la ruse : « On m’accuse d’être un mauvais sujet et un citoyen dangereux. Mauvais sujet ? Je le suis, puisque je ne leur ressemble pas ; citoyen dangereux ? Je le suis encore puisque je démasque les coquins ! » .
Les Jonzacais se réjouirent une courte durée, après l’arrestation du tyran et de son comparse Benoît. Le procès dura deux jours et le résultat ne fut pas celui escompté ! Les accusés, bénéficiant de complicité au sein du tribunal, furent acquittés et les principaux témoins à charge furent arrêtés sur-le-champ ! Une nouvelle fois, Messin triomphait et les habitants de la petite ville (Jonzac) pouvaient craindre l’instauration d’un climat de terreur semblable à celui qui sévissait dans la capitale. 

Il semble pourtant que le contraire se produisit ; la population fit bloc, des pétitions contre Messin furent adressées au représentant du district. Le délégué de la Convention, connaissant la situation jonzacaise et la haine inspirée dans la population par Messin et ses acolytes, décida de se rendre dans la localité, accompagné par Leriget, l’accusateur à l’origine de la première arrestation de Messin. Les Jonzacais accueillirent les deux hommes avec joie, dans une ambiance survoltée, entrecoupée par des hymnes à la gloire du peuple et des cris de « Vive la liberté et vive la République ! ».
Un rassemblement entre les deux parties se tint dans l’ancienne église des Carmes. Leriget rappela à la population tous les griefs relevés à l’encontre de Messin et de Benoît. Il insista afin de prouver que le dit Messin avait préparé son procès à Rochefort et qu’il avait bénéficié de complicités dans le jury du tribunal. Leriget fut applaudi. Malgré tous ses efforts pour relever l’accusation, Messin, présent face à ses accusateurs, fut reconnu coupable d’être « l’auteur de troubles qui ont déchiré cette commune ». Il fut mis en état d’arrestation jusqu’à « la paix » et il fut transféré à Brouage. Son comparse Benoît fut envoyé à la Maison d’arrêt de Saintes et plusieurs de leurs amis furent emprisonnés à Pons.

Une fois de plus, les modérés jonzacais espéraient avoir écarté définitivement leur ennemi commun. Pourtant, à l’image de la France divisée, la population jonzacaise s’opposa en deux clans pendant plusieurs mois : incendies de maisons, injures, agressions physiques créèrent un climat détestable.

A Paris, en ce début d’année 1795, le gouvernement issu de la Révolution thermidorienne, venait de terminer les guerres de Vendée et négociait avec les puissances étrangères. Les grandes vagues d’épuration s’étaient calmées. Il existait comme « un climat d’apaisement », ce fut le moment choisi par les autorités départementales pour procéder à la libération des deux comparses Messin et Benoît.

La nouvelle ne manqua pas de provoquer l’indignation de la population jonzacaise. Se sentant à nouveau trahie, elle adressa une pétition à la municipalité qui, sous la pression, déposa plainte.
Une nouvelle fois, un procès fut ouvert contre Messin et quelques-uns de ses amis, à l’exception de Benoît qui avait pris la fuite. 

L’instruction fut menée à Jonzac par Jacques Maignac, père d’un guillotiné. De nombreux témoignages furent entendus mais, une fois encore, le principal accusé ne ménagea pas sa peine pour se défendre et démontrer son rôle de patriote persécuté.
L’instruction terminée à Jonzac, le dossier fut transmis aux juges du district à Saintes. De nouveaux témoins furent convoqués pour témoigner. Certains accusèrent Messin et ses acolytes, mais quelques-uns osèrent encore le défendre. Les juges du district étaient divisés mais, connaissant le « climat » malsain à Jonzac, ils pensèrent qu’il ne fallait pas augmenter les tensions. Après délibération, le 10 septembre 1795, les accusés furent acquittés au grand désespoir d’une majorité de Jonzacais.

Messin sortait encore vainqueur de cette confrontation judiciaire. Il disparut durant plusieurs mois pour retourner vivre auprès des siens à la Cheminaderie. L’enthousiasme révolutionnaire étant retombé, il prit du recul et vécut comme un simple citoyen auprès de son épouse, restée fidèle en dépit de tous les événements qu’il lui avait fait supporter.
Messin mourut à l’âge de 79 ans.

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